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Au dîner, ce soir-là, Joanna dit à Mary qu’elle espérait que sa petite réception s’était bien passée.
Mary se tint un peu plus droite et répondit en rougissant :
— Je vous remercie, mademoiselle, mais, en fin de compte, Agnès n’est pas venue.
— Je regrette.
— Pour moi, dit Mary, ça n’a pas la moindre importance !
Elle était si amère qu’elle consentit à nous expliquer pourquoi.
— Ce n’est pas moi qui suis allée la chercher. C’est elle qui m’a appelée, sous prétexte qu’elle avait quelque chose à me dire et qu’elle pouvait venir ici, puisque c’était son jour de sortie. Je lui ai répondu que c’était d’accord, puisque vous n’y voyiez pas d’inconvénient. Depuis, elle ne m’a plus donné signe de vie et je n’ai même pas eu un mot d’excuses ! J’espère avoir une carte postale demain matin. Les filles d’aujourd’hui ne savent pas se conduire !
Joanna essaya de consoler Mary.
— Peut-être ne s’est-elle pas trouvée bien cet après-midi. Vous ne l’avez pas demandée au téléphone ?
Mary rejeta la tête en arrière.
— Certainement pas, mademoiselle ! Agnès peut se comporter comme une mal polie qu’elle est, ça la regarde ! Pour moi, j’attendrai de la rencontrer pour lui dire ce que je pense !
Elle quitta la pièce dignement. Quand elle fut sortie, nous nous mîmes à rire.
— Il s’agit sans doute, dis-je, d’un conseil relevant de la rubrique de « Tante Nancy » : « Mon amoureux ne me témoigne aucune affection. Que dois-je faire ? » À défaut de « Tante Nancy », on se proposait de consulter Mary, mais une réconciliation est intervenue entre-temps et j’imagine qu’en ce moment Agnès et son tendre ami forment un de ces couples silencieux qu’on rencontre s’embrassant dans le noir, le long des haies. On est d’ailleurs beaucoup plus gêné qu’eux, quand on leur tombe dessus !
Joanna convint que je devais avoir vu juste et nous parlâmes des lettres. Nous nous demandions si l’enquête de Nash et du mélancolique inspecteur Graves progressait.
— Il y a exactement une semaine aujourd’hui que Mrs. Symmington s’est donné la mort, dit Joanna. Ils doivent tout de même avoir trouvé quelque chose. Des empreintes, des spécimens d’écriture, quelque chose enfin !
Je répondis distraitement. Ces mots que Joanna venait de prononcer – « il y a exactement une semaine » – avaient éveillé en mon esprit des pensées confuses, qui ne me paraissaient pas tout à fait nouvelles, mais qui retenaient mon attention pour la première fois.
Joanna remarqua que je ne l’écoutais plus.
— Que se passe-t-il, Jerry ? À quoi penses-tu ?
Je ne répondis pas. Je faisais des rapprochements.
Le jour de sa mort, Mrs Symmington était seule chez elle. Elle était seule chez elle parce que c’était le jour de sortie des domestiques. Il y avait de cela exactement une semaine.
Ma sœur répétait sa question.
— Joanna, dis-je, les domestiques ont bien un jour de congé par semaine ?
— Oui. Et un dimanche sur deux ! Pourquoi ?
— Laissons de côté les dimanches. Ce jour de congé, c’est toujours le même ?
— Généralement, oui.
Elle me dévisageait avec surprise, ne devinant pas où je voulais en venir. Je pressai la sonnette. Mary entra peu après.
— Cette Agnès Woddel, lui dis-je, elle est bien en place, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur. Chez Mrs. Symmington. Ou, plutôt, chez Mr. Symmington.
Je jetai un coup d’œil à la pendule. Elle marquait dix heures et demie.
— À cette heure-ci, demandai-je, elle doit être rentrée ?
Mary posait sur moi un regard désapprobateur.
— Oui, monsieur, répondit-elle. Chez les Symmington, les bonnes doivent rentrer pour dix heures. C’est l’usage, ici.
— Je vais l’appeler au téléphone.
Je gagnai le hall, suivi de Mary, dont les yeux disaient la colère, et de Joanna, très intriguée.
— Qu’est-ce que tu fais, Jerry ? me demanda-t-elle, comme je composais le numéro d’appel.
— Je tiens à m’assurer qu’elle est rentrée.
Mary renifla. Sans plus. Mais ses sentiments m’étaient parfaitement indifférents.
C’est Elsie Holland qui vint au bout du fil.
— Je suis navré de vous déranger, dis-je. C’est Jerry Burton qui téléphone. Est-ce que votre bonne Agnès est rentrée ?
C’est seulement ma question posée, que je me rendis compte que je me couvrais de ridicule. Si tout était en ordre, comment diable expliquerais-je mon coup de téléphone et ma sollicitude ? J’aurais dû laisser à Joanna le soin de passer la communication. Je venais de donner aux commères de Lymstock un nouveau sujet de conversation. J’en ferais les frais, avec Agnès Woddel.
Elsie Holland me répondit – c’était assez naturel – sans cacher sa surprise.
La bêtise était faite. Je continuai.
— À cette heure-ci, certainement.
— Puis-je vous demander, Miss Holland, de vous en assurer ?
Miss Holland, c’est tout à son honneur, a l’habitude de faire les choses quand on l’en prie. Elle ne sollicite pas d’explications. Elle posa le récepteur pour aller à l’office. Deux minutes plus tard, elle revenait au bout du fil.
— Allô, monsieur Burton, vous êtes à l’appareil ?
— Je vous écoute.
— Vous aviez raison, Agnès n’est pas encore rentrée.
J’eus immédiatement le sentiment que mon intuition ne m’avait pas trompé. Des bruits de voix parvinrent à mon oreille, puis Symmington parla.
— Allô, Burton ! Que se passe-t-il ?
— Agnès, votre petite bonne, n’est pas encore rentrée.
— C’est ce que Miss Holland vient de m’apprendre. Il n’y a pas eu d’accident ?
— Je ne crois pas qu’il soit question d’accident !
— Est-ce que vous auriez quelque raison de croire qu’il lui est arrivé quelque chose ?
Je fus obligé de répondre que ça ne m’étonnerait pas autrement.